Le conflit au Moyen-Orient est devenu le principal facteur façonnant les perspectives économiques mondiales. L’économie mondiale est entrée dans l’année 2026 dans une situation plus robuste que beaucoup l’avaient anticipé. L’activité a démontré une résilience remarquable, soutenue par un investissement dynamique dans l’intelligence artificielle, de conditions financières favorables et d’un apaisement des tensions commerciales. Les perspectives de croissance mondiale semblaient préfigurer une révision à la hausse significative.
Néanmoins, l’économie mondiale se retrouve à nouveau sous pression. Les perturbations du transport maritime dans le détroit d’Ormuz, ainsi que les dommages causés sur les infrastructures énergétiques, ont entraîné une forte hausse des prix de l’énergie et un renchérissement des coûts des engrais et d’autres intrants industriels critiques. L’augmentation des coûts alimente les tensions inflationnistes, entame la confiance et pèse sur la demande des ménages et l’activité des entreprises.
L’évolution du conflit au Moyen-Orient demeure incertaine, mais ses conséquences économiques devraient vraisemblablement perdurer encore quelque temps, même après sa résolution. L’éventail des conséquences possibles est large. Conscients de cette incertitude, nous avons établi nos projections mondiales selon une approche fondée sur des scénarios. Plutôt que de s’appuyer sur une seule trajectoire de prévision, l’analyse repose sur deux trajectoires possibles : un scénario de perturbations limitées dans le temps, dans lequel les perturbations sont d’une durée relativement courte, et un scénario de perturbations prolongées, aux conséquences négatives plus vastes et beaucoup plus durables.
Au moment de la finalisation de la rédaction de cette édition des Perspectives économiques, la perspective d’un accord de paix semblait plus probable. Un règlement durable du conflit en cours serait non seulement un soulagement pour les populations de la région, mais il ouvrirait également la voie à la résolution des perturbations qu’il a engendrées pour l’économie mondiale. En posant l’hypothèse que les prix de l’énergie diminueront progressivement à partir de la mi-2026, hypothèse globalement cohérente avec les anticipations actuelles sur les marchés à terme, nous tablons sur un ralentissement de la croissance économique mondiale, qui devrait fléchir de 3.4 % en 2025 à 2.8 % en 2026, avant de remonter à 3.1 % en 2027. Dans les pays du G20, l’inflation annuelle mesurée par les prix à la consommation devrait passer de 3.4 % en 2025 à 4.0 % en 2026, avant de reculer à 3.1 % en 2027 à mesure que les tensions sur les prix de l’énergie et des produits alimentaires s’atténueront progressivement.
Cependant, plus ces perturbations perdurent, plus les coûts économiques et sociaux augmentent. Si elles persistaient jusqu’en 2027, la croissance mondiale devrait ralentir sensiblement, pour s’établir à seulement 2.1 % en 2026 et 1.8 % en 2027, ce qui pourrait conduire certaines économies à entrer en récession, ou du moins à s’en approcher. Le chômage progresserait et l’investissement – notamment dans l’IA, qui consomme beaucoup d’énergie – s’affaiblirait notablement, ce qui amplifierait les risques de correction de prix sur les marchés financiers. L’inflation mondiale augmenterait, de 0.4 point de pourcentage en 2026 et de 1.3 point de pourcentage en 2027, les tensions à la hausse liées au niveau élevé des prix des matières premières étant partiellement compensées par le fléchissement de la demande finale. Les conséquences seraient mondiales, mais pourraient se révéler particulièrement graves pour les économies en développement caractérisées par des réserves en énergie limitées, une part plus élevée de l’énergie et les produits alimentaires dans la consommation des ménages, des capacités budgétaires restreintes, des systèmes de protection sociale moins développés, un faible niveau d’épargne privée de précaution et des monnaies plus vulnérables.
Les responsables de l’action publique sont confrontés à des décisions difficiles. Les banques centrales peuvent faire abstraction des hausses de prix liées à l’offre tant que les anticipations d’inflation demeurent bien ancrées et que les effets indirects sont limités. Néanmoins, une réaction des pouvoirs publics pourrait devenir nécessaire si les tensions sur les prix s’accentuaient ou si la croissance faiblissait nettement.
De nombreux pays ont rapidement apporté un soutien aux ménages et aux entreprises face au niveau élevé des prix mondiaux de l’énergie – principalement au moyen de mesures de portée générale, comme l’illustre l’outil OCDE de suivi des mesures de soutien liées à l’énergie et le chapitre 2. Les mesures telles que les réductions d’impôt ou le plafonnement des prix ont tendance à affaiblir les incitations à réduire la consommation d’énergie – ce qui est particulièrement regrettable en période de tension sur l’approvisionnement en énergie. Elles peuvent aussi se révéler coûteuses. La marge budgétaire est limitée en raison du niveau élevé de la dette publique auxquelles s’ajouteront des pressions supplémentaires liées au vieillissement de la population, aux dépenses de défense (comme indiqué au chapitre 3) et à l’augmentation de la fréquence des phénomènes météorologiques extrêmes. Dans ce contexte, il conviendrait de cibler davantage les mesures d’aide pour contenir les coûts budgétaires – d’autant plus si les perturbations se prolongent. Enfin, les mesures de soutien devraient être assorties de clauses d’extinction automatique permettant de garantir qu’elles seront progressivement supprimées lorsque les conditions seront revenues à la normale.
Si la croissance devait fléchir sensiblement, comme dans le scénario de perturbations prolongées, le soutien à l’activité incomberait principalement sur la politique budgétaire, compte tenu des marges de manœuvre limitées de la politique monétaire. Dans le même temps, il conviendrait que les choix des responsables publics soient judicieusement calibrés afin d’éviter d’exacerber les tensions sur les marchés de l’énergie, d’accentuer les tensions inflationnistes et de porter atteinte à la viabilité des finances publiques.
Pour conclure, la vulnérabilité de nos économies tributaires d’un point de passage unique démontre la nécessité d’intensifier les efforts visant à renforcer la résilience des chaînes d’approvisionnement – en l’espèce, de diversifier en particulier les approvisionnements en énergie – et à améliorer l’efficacité énergétique. À court terme, les mesures d’urgence prises pour restreindre la demande et la coordination internationale des réserves stratégiques d’énergie peuvent contribuer à atténuer les effets de la contraction de l’offre, mais il est plus urgent que jamais d’investir davantage pour nous affranchir de la dépendance à l’égard des importations de combustibles fossiles.
3 juin 2026
Stefano Scarpetta
Chef économiste