Allocution de M. Mathias Cormann, Secrétaire général de l’OCDE à l'occasion du lancement des Perspectives économiques de l'OCDE lors de la Réunion du Conseil de l’OCDE au niveau des Ministres 2026 à Paris, France.
Seul le prononcé fait foi.
Bonjour à toutes et à tous,
Je vous souhaite chaleureusement la bienvenue au lancement de ces Perspectives économiques de l’OCDE.
Le titre de cette édition des Perspectives est « Sous pression ». Il ne s’agit pas là d’une figure de style.
L’expression décrit précisément l’état de l’économie mondiale.
Pendant cinq ans, l’économie mondiale a fait preuve d’une résilience remarquable.
Elle a surmonté une pandémie, un choc énergétique et le resserrement des taux d’intérêt le plus rapide depuis une génération.
La croissance mondiale s’est établie à 3.4 % l’année dernière. Le secteur technologique était en plein essor.
Les investissements liés à l’IA ont insufflé un véritable élan.
Puis, fin février, on a assisté à une escalade brutale du conflit au Moyen-Orient.
Le détroit d’Ormuz a été fermé et l’est toujours depuis lors.
Les conséquences se font maintenant sentir dans tous les secteurs de l’économie mondiale.
La région du Golfe est bien plus qu’un fournisseur d’énergie. Cette diapositive illustre l’ampleur de l’exposition.
Avant le conflit, les pays du Golfe représentaient 26 % de l’offre mondiale de pétrole et 31 % des approvisionnements totaux en gaz naturel liquéfié.
Depuis, l’offre mondiale de pétrole a chuté de 13.5 %. La production de pétrole du Golfe a baissé de 45 %.
Et les perturbations vont bien au-delà de l’énergie.
À lui seul, le Qatar représente environ 35 % des exportations mondiales d’hélium – l’hélium étant un intrant essentiel pour la fabrication de semi-conducteurs, activité actuellement soumise à de fortes pressions précisément au moment où la demande explose en raison des investissements dans l’IA et les infrastructures numériques.
Autrement dit, les risques de divergence à la hausse et à la baisse sont directement liés.
Le choc d’approvisionnement énergétique a entraîné de fortes augmentations de prix dans tous les secteurs.
Le prix du baril de pétrole brut Brent a atteint 118 USD à la fin du mois d’avril, son plus haut niveau depuis 2022.
Il est resté supérieur à 90 dollars pendant près de trois mois.
Les prix du gazole et du carburéacteur sont environ 50 % plus élevés qu’avant le conflit, ce qui fait grimper les coûts du transport, de l’aviation et du fret dans l’ensemble de l’économie mondiale.
La flambée des prix des matières premières dépasse largement le secteur de l’énergie.
Les prix d’un éventail de matières premières non énergétiques ont augmenté de 55 % – comme le montre cette diapositive.
Il en résulte une hausse des coûts des engrais, des technologies numériques, des composants automobiles et des produits chimiques.
L’inflation, qui suivait clairement une trajectoire descendante, est en train de remonter.
Depuis février, les tensions sur les prix se sont accentuées aux États-Unis, dans la zone euro, en Afrique du Sud, au Brésil et en Inde.
Les mesures de soutien prises par les pouvoirs publics – plafonnement des prix, subventions, réductions d’impôts – ont permis de contenir en partie cette hausse.
En leur absence, le tableau serait encore plus sombre. À l’évidence, l’impact du choc énergétique ne se dissipera pas de manière uniforme.
Dans environ un tiers des économies de l’OCDE, la croissance des salaires réels devrait être négative cette année.
Les travailleurs de ces pays verront leur niveau de vie baisser : telle est la réalité humaine qui se cache derrière les chiffres de l’inflation qui nous sont présentés.
Une dynamique forte fait contrepoids à ces tendances.
Le secteur des technologies – et en particulier l’investissement porté par l’IA – a été un moteur important la croissance.
La production industrielle de produits informatiques et électroniques progresse à une cadence nettement supérieure à celle de la production industrielle totale.
Mais comme le montrent les exemples de l’hélium et des semi-conducteurs, cette dynamique positive n’est pas sans lien avec le choc énergétique.
Avant de passer à nos projections, je voudrais rappeler un élément important du contexte dans lequel s’inscrit la politique commerciale.
Le taux effectif des droits de douane sur les importations de marchandises appliqués aux États-Unis était d’environ 10 % en avril de cette année, contre environ 18 % un an plus tôt.
Cette diminution a été bénéfique aux échanges et à la croissance, et c’est l’une des raisons pour lesquelles la dynamique sous-jacente a été plus forte que prévu avant l’escalade du conflit.
L’incertitude demeure néanmoins considérable.
Les droits de douane de 10 points de pourcentage mis en place aux États-Unis après la décision de la Cour suprême relative à l’International Emergency Economic Powers Act doivent cesser de s’appliquer à la fin du mois de juillet, à moins que le Congrès n’en prolonge l’application.
La manière dont cette question sera finalement résolue aura une incidence sur les perspectives.
Notre projection centrale – le scénario de perturbations relativement limitées dans le temps – repose sur l’hypothèse que les prix de l’énergie évoluent globalement au même rythme que les marchés à terme à compter du 26 mai, le prix du baril de pétrole s’établissant en moyenne à 92 USD cette année et à 80 USD l’année prochaine.
Selon nos projections, la croissance du PIB mondial ressortirait à 2.8 % cette année et 3.1 % l’an prochain, contre 3.4 % l’année dernière.
C’est 0.4 point de pourcentage de moins, pour 2026, que ce que nous avions prévu en février, avant l’escalade du conflit.
En ce qui concerne l’inflation : l’inflation globale moyenne dans les pays du G20 devrait passer de 3.4 % l’an dernier à 4.0 % cette année, soit 0.9 point de pourcentage de plus que notre prévision de février, avant de redescendre 3.1 % en 2027.
Aux États-Unis, l’augmentation des exportations du secteur de l’énergie compensera en partie la perte de pouvoir d’achat des ménages.
La croissance du PIB devrait ralentir, passant de 2.1 % l’an dernier à 2.0 % cette année, puis à 1.8 % l’an prochain.
Dans la zone euro, la croissance devrait faiblir, revenant de 1.4 % en 2025 à 0.8 % cette année, avant de se redresser pour atteindre 1.2 % l’année prochaine.
La résilience du marché du travail et les dépenses au titre du plan de relance Next Generation EU contrebalanceront en partie le durcissement de la politique budgétaire en France, en Italie et ailleurs.
Le Japon est l’une des économies les plus exposées au conflit via ses importations d’énergie et les chaînes d’approvisionnement.
La croissance devrait diminuer et passer de 1.1 % en 2025 à 0.6 % cette année, avant de se redresser pour atteindre 0.8 % l’année prochaine.
La demande intérieure, soutenue par une croissance vigoureuse des salaires et par les subventions à l’énergie, jouera dans une certaine mesure le rôle d’amortisseur.
En Chine, la croissance du PIB devrait fléchir, passant de 5.0 % l’an dernier à 4.5 % cette année, puis 4.3 % l’an prochain.
Le freinage est principalement imputable à la forte dépendance à l’égard des importations d’énergie et au recul de l’investissement immobilier.
Ces perspectives sont entourées d’une incertitude considérable – et les risques vont de façon prédominante dans le sens d’une révision à la baisse.
Pour illustrer les risques de divergence à la baisse, nous avons élaboré un scénario de perturbations prolongées – dans lequel les prix de l’énergie restent supérieurs de 50 % aux prix sur les marchés à terme, à compter du troisième trimestre de 2026 et jusqu’au troisième trimestre de 2027.
Dans ce scénario, les prix du pétrole atteindraient cette année en moyenne 115 USD le baril et 119 USD l’année prochaine.
La croissance mondiale tomberait à 2.1 % cette année et 1.8 % l’année prochaine.
L’inflation dans les pays du G20 monterait à 4.4 % sur les deux années.
La persistance de prix élevés de l’énergie et de pénuries d’intrants constitue également un risque qui concerne particulièrement le secteur des technologies et de l’IA.
L’énergie représente environ 60 % des coûts d’exploitation des centres de données, ce qui signifie qu’un choc durable atteindrait le moteur même de la croissance qui a compensé en partie les perturbations.
La quasi-fermeture du détroit d’Ormuz étrangle les marchés des engrais.
Les prix des engrais ont presque atteint les niveaux records de 2022.
Selon nos estimations, en cas de persistance d’une hausse de 47 % des prix des engrais – conformément aux conditions qui prévalent actuellement sur le marché –, il faudrait s’attendre à une augmentation d’environ 8 % des prix des produits agricoles l’année prochaine.
Les prix du blé pourraient monter 13 %.
Il ne s’agit pas d’une vue de l’esprit, mais bien d’un risque très réel pour la sécurité alimentaire – et ce sont les économies les plus vulnérables, et les ménages les plus vulnérables, qui en pâtiront le plus.
Les risques financiers sont également orientés à la hausse.
Depuis fin février, les rendements des obligations souveraines ont progressé dans la plupart des économies, les tensions étant plus prononcées sur les échéances les plus courtes.
Les États doivent donc faire face à des augmentations plus immédiates des coûts de financement.
Leur marge de manœuvre budgétaire disponible pour faire face au choc s’en trouve réduite d’autant. En ce qui concerne les priorités de l’action publique :
Le plus important pour atténuer les pressions s’exerçant sur l’économie mondiale en ce moment doit être le rétablissement de routes commerciales sûres à travers le Moyen-Orient et la protection des infrastructures énergétiques.
Tant que les perturbations perdurent, toutes les autres mesures prises par les pouvoirs publics ne servent qu’à gérer les conséquences au lieu de s’attaquer aux causes.
En matière de politique monétaire : les banques centrales des grandes économies avancées ont jusqu’ici maintenu leurs taux directeurs inchangés cette année.
Si le choc énergétique reste contenu et les anticipations d’inflation ancrées, la poussée de l’inflation pourrait se révéler temporaire et ne pas appeler de réaction de la part des pouvoirs publics.
Si des tensions plus importantes et plus persistantes sur les prix apparaissent, des ajustements seront toutefois nécessaires.
Les banques centrales devront rester vigilantes et communiquer avec clarté.
En matière de politique budgétaire : les contraintes sont réelles et se durcissent.
La dette publique totale dans la zone OCDE a atteint 111 % du PIB à la fin de l’année dernière, contre 74 % en 2007.
Les tensions sur les dépenses liées au vieillissement démographique, au service de la dette et à l’augmentation des besoins en matière de défense sont toutes orientées dans la même direction.
Il est primordial de redoubler d’efforts pour maîtriser et redéployer les dépenses, améliorer l’efficience du secteur public et accroître les recettes, tout en préservant le potentiel de croissance dont dépend, en définitive, la réduction de la dette.
Face au choc énergétique, de nombreux pays de l’OCDE ont mis en place des mesures de soutien aux ménages et aux entreprises.
Notre recommandation : adopter des mesures ciblées, temporaires et assorties de mécanismes d’expiration clairement définis.
Les mesures de large portée sont coûteuses sur le plan budgétaire et amoindrissent les incitations à réduire la consommation d’énergie.
Notre analyse montre que 55 % (ce qui est beaucoup) de l’ensemble des mesures de soutien liées à l’énergie adoptées par les pays de l’OCDE en réponse au conflit n’ont en fait pas été ciblées.
Dans un contexte de fortes contraintes pesant sur les finances publiques, un tel niveau d’inefficience semble intolérable.
Les pays peuvent réduire leur vulnérabilité face aux chocs énergétiques futurs en diversifiant leur mix énergétique.
Entre 2019 et 2024, les énergies renouvelables n’ont représenté que 6 % de l’approvisionnement total en énergie dans la zone OCDE.
L’énergie nucléaire – qui n’a représenté que 9 % des approvisionnements totaux en énergie dans les pays de l’OCDE sur la même période, contre 11 % au milieu des années 90 – est un outil indispensable à la sécurité énergétique, l’accessibilité financière et la durabilité, qui mérite d’être réévalué avec lucidité.
Le développement de la capacité nucléaire, notamment par le déploiement de petits réacteurs modulaires, peut assurer une production d’électricité fiable et à faibles émissions venant compléter les énergies renouvelables et répondre à la demande croissante émanant des technologies numériques.
L’ouverture des marchés et des échanges, dans un cadre fondé sur des règles, compte parmi les outils les plus puissants dont nous disposons pour renforcer la résilience.
Pourtant, les mesures de restriction des importations se multiplient à un rythme rapide. On estime que les nouvelles restrictions mises en place depuis 2009 concernent désormais 19.7 % des importations mondiales, contre seulement 3.1 % en 2016.
Le chiffre a donc été multiplié par six en moins de dix ans.
Il convient d’éviter absolument de réagir à des perturbations des approvisionnements par l’instauration de nouvelles restrictions à l’exportation, car elles ne font qu’exacerber les pénuries.
Un dialogue constructif – visant à rendre le système commercial plus équitable et plus résilient tout en préservant les avantages que procure de l’ouverture – est la seule réponse durable.
Enfin, parlons de la réforme structurelle.
La croissance du PIB potentiel par habitant dans la zone OCDE est estimée à
1.4 % seulement cette année, contre environ 2.2 % en 2000.
Le ralentissement de la productivité à long terme est le défi économique le plus important à relever pour la plupart de nos pays, et il ne saurait l’être si l’on se contente de gérer le choc actuel.
Les recommandations de réforme structurelle que nous n’avons cessé d’adresser aux pays sont les suivantes : réformer la réglementation pour réduire les obstacles à l’entrée, alléger les formalités administratives et renforcer la concurrence – et investir dans les compétences grâce à des systèmes plus efficaces d’éducation et de formation tout au long de la vie.
Pour conclure :
Le choc énergétique provoqué par le conflit au Moyen-Orient est réel et grave.
Il entraîne une augmentation des coûts et il est source d’incertitude pour les ménages et les entreprises du monde entier.
Les outils pour réagir existent :
Rétablir des voies d’approvisionnement énergétique sûres.
Cibler judicieusement les aides.
Continuer d’ancrer la politique monétaire dans les données.
Placer les finances publiques sur une trajectoire viable.
Diversifier les sources d’énergie.
Défendre l’ouverture des marchés.
Éviter d’imposer de nouvelles restrictions à l’exportation.
Et conduire des réformes structurelles déterminantes pour le niveau de vie à long terme.
Aucun d’eux n’est facile à utiliser, mais tous sont nécessaires.
Je vous remercie. Je cède maintenant la parole à notre Chef économiste, Stefano Scarpetta, et nous nous tiendrons ensuite prêts à répondre à vos questions.
Coopérant avec plus d’une centaine de pays, l’OCDE est un forum stratégique international qui s’emploie à promouvoir des politiques conçues pour préserver les libertés individuelles et améliorer le bien-être économique et social des populations dans le monde entier.